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Une cheville ronde dans un trou carré
par Christine Tréguier

PAR LAGADU
    Les chevilles rondes dans des trous carrés ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement, Aldous Huxley, Préface à la réédition du Meilleur des Mondes, 1946.

S'il est une obsession de ce troisième millénaire que l'on nous promet de nous faire tant aimer, largement amplifiée par le 9-11, c'est bien celle de l'identification des personnes. On part d'un algorithme simple « if/then » : « si » certains sont terrroristes ou criminels ou simplement délinquants, « alors » nous le sommes potentiellement tous. Il convient donc d'anticiper sur l'acte. Ce qui pour nos sociétés dites démocratiques signifie identifier chaque suspect, chaque perturbateur réel ou virtuel, chaque contestataire avant qu'il n'ait commis la chose. Et pour ce faire, elles mettent en place une véritable nasse technologique, un filet anti-terroriste-criminalité-délinquance, un réseau sécuritaire planétaire qui aura - ce n'est pas négligeable à l'heure actuelle - l'avantage de relancer une économie mise à mal par la dérégulation sauvage et la spéculation sans limite de ces deux dernières années. Pourquoi vous dis-je cela ? parce qu'un samedi matin d'octobre en écoutant Inter, j'ai entendu une brochette de soi-disant experts tenter de faire le bilan de santé de l'industrie de la communication et de l'information (ne riez pas c'est tout ce qu'il y a de sérieux). Parce que la veille, au treize-quatorze sur la même radio, l'animateur de l'émission Fabrice Drouelle évoquait « le problème croissant des infractions routières au permis de conduire », forme nouvelle de ce que l'on qualifie de « nouvelle criminalité » puisqu'aujourd'hui tout est peu ou prou criminel. Selon les statistiques - connues pour être, comme les experts, un outil politique et fabricateur d'opinion au service du pouvoir - de plus en plus de chauffards conduiraient sans permis.

Partant de là, un expert, M. Christophe Naudin, chercheur au département de Recherche sur les menaces criminelles contemporaines (DRMCC) interrogé par le journaliste sur l'éventualité d'un permis de conduire infalsifiable, déclara benoitement que les papiers - l'identité anthropométrique - étaient obsolètes. Que l'identité aujourd'hui où tout se mondialisait, se mondialisait aussi et ne résidait plus dans un patronyme culturellement référencé, donc dans un document matériel - falsifiable ou non - mais dans le corps. Que nous étions notre corps et vice-versa et qu'en se donnant la possibilité technique de scanner ce corps par tous les bouts, on pourrait, on saurait identifier à tout coup. Le corps est notre support identitaire, et la biométrie le remède miracle pour la planète. L'industrie des TI (technologies de l'information) peut se lécher les babines, le gisement est énorme : six milliards d'individus !

Qui était donc ce si catégorique expert ? Google - searching, searching, searching... et le voilà, lui aussi identifié : Christophe Naudin, auteur d'un mémoire pour son diplôme universitaire en 2000 (expérience professionnelle bien courte pour un expert au DRMCC) sur Les fausses identités : une criminalité aux conséquences volontairement ignorées [1], dont l'un des derniers chapitres « Prospective » contient un sous-chapitre intitulé « L'identité absolue » dont la lecture est édifiante. Quant au DRMCC [2], il s'agit d'une unité de recherche de la Sorbonne, pilotée par Xavier Raufer [3], connu dans les milieux informés comme expert es sécurité, qui se donne pour mission de : « accroître la connaissance des phénomènes criminels contemporains, nationaux ou transnationaux, qui menacent nos sociétés, dans toutes leurs dimensions, juridiques, criminologiques, sociales, culturelles, financières... » parmi lesquels phénomènes on trouve, outre le terrorisme et le crime organisé, « les guérillas dénaturées » (sic), les « micro-cultures violentes » et l'« écoterrorisme/bioterrorisme ». Je vous laisse apprécier.

Le DRMCC se propose de « conceptualiser les éléments caractéristiques de la menace » et de faire « des propositions concrètes en vue de créer ou de renforcer les moyens juridiques de lutte contre ces phénomènes criminels ». Autrement dit se place comme pépinière d'experts, diplomés et savants auprès des cabinets, collectivités locales et médias concernés par l'insécurité. Ces experts que Pierre Rimbert [4] nomme « les managers de l'insécurité » : des « chercheurs [qui s'affirment] dépositaires d'un savoir juridique et statistique - [voire des] gardiens de l'ordre scientifique ». On leur doit les nouveaux vocables « zone de non-droit », « violences urbaines » et autres « incivilités » qui émaillent tout discours sécuritaire de droite comme de gauche. On leur doit aussi des statistiques toujours plus explosives qui font monter la pression et que Rimbert qualifie de « construction comptable de l'insécurité ». Fort de ces cautions scientifiques et « apolitiques », leur discours « se donne pour incontestable [...], contre le tout répressif » voire même parfois « contestataire ». Xavier Raufer, directeur des Etudes et recherches-Séminaires du DRMCC et son accolyte Alain Bauer [5] sont parmi les plus connus de ces experts parisiens et vendent moultes conférences, prestations et expertises.

Mais revenons aux affirmations de notre expert du treize- quatorze, M. Naudin : au panier donc les CI, les permis, les passeports et autres cartes de séjour, cartons magnétiques et badges électroniques. Les garants de la sécurité, routière ou autre, disposent ou disposeront incessament sous peu d'un arsenal de systèmes introspectifs capables de dire si celui ou celle qui prétend être vous, l'est effectivement. Empreintes digitales, vocales, génétiques, forme de la main, de l'iris, du visage ou de l'oreille, tout est, paraît-il, unique à chacun(e) et reconnaissable, dès lors qu'il est déjà connu et archivé quelque part. La condition n'est pas anodine puisqu'elle induit que tous les citoyen(ne)s, ou disons tous les citoyen(ne)s suspects, soient fichés. Une fois tout le monde, pardon tous les suspects fichés, il n'est plus besoin que de systèmes de reconnaissance temps réel (plutôt onéreux) capables de scanner chaque fragment d'individu et de le comparer aux millions d'autres entreposés au préalable dans des bases de données. Le marché est global et n'attend que les spéculateurs pour devenir porteur. Analyse d'ADN, reconnaissance faciale, détection d'expression et de comportement, scanning immédiat des traces corporelles, de la forme de tel ou tel organe ou terminaison, sont autant de moyens incontournables et incontestables, disait notre expert, d'identifier ou d'authentifier.

Une minute, si vous permettez, pour tenter de saisir la différence entre ces deux termes. Authentifier c'est pouvoir dire avec certitude que la créature qui dit s'appeler A est bien la même que la créature A déjà « connue des services », autrement dit répertoriée dans la base. Identifier c'est pouvoir dire avec certitude que la créature X qui ne peut ou ne veut dire son nom est « connue des services » sous le nom de A ou B ou C. Exemple simple et juste un brin extrapolé. Je dis être journaliste depuis des années, mais je suis en réalité chomeuse depuis 5 ans, faisant des chantiers au noir. Sarkosy ayant décidé qu'un fichier des empreintes annales de tous les SDFs, RMistes et chomeurs de longue durée devaient être mis en place, je suis démasquée au premier contrôle routier. Seule solution abandonner ma voiture sur la route au premier appel de phare signalant un contrôle, mais las ! mes traces ADN sur le talus leur permettront de me retrouver sous quelques heures. Ou donner ma voiture et circuler habillée comme la femme invisible. Vous rigolez mais j'ai une amie qui a fait ça... donner sa voiture pour éviter ce genre de tracasseries.

Trève de plaisanteries, le raisonnement de cet expert, son hypothèse savante d'une identité absolue et infalsifiable sont atterants. D'autant plus qu'elle induit l'existence d'une police omniprésente et omni-connaissante, toujours prête à se glisser dans vos pensées pour dire si elles sont « correctes » ou non. Un scénario tout droit sorti des plus angoissants romans de SF. Aldous Huxley ne parlait-il pas dans sa préface à la réédition du Meilleur des Mondes en 1946 d'une « science complètement évoluée des différences humaines, permettant aux directeurs gouvernementaux d'assigner à tout individu donné sa place dans la société. (Les chevilles rondes dans des trous carrés ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement) ». Laquelle science associée à quelques autres conditions - « primo, une technique de conditionnement dans l'enfance [...] et à l'aide de drogues type scopolamine », secondo « un succédanné de l'alcool à la fois nocif et dispensateur de plaisir » pour fuir la réalité, tertio, « un système d'eugénique à toute épreuve pour standardiser le produit humain et faciliter la tâche des directeurs ». - permettrait de faire « aimer aux gens leur servitude » assurant ainsi la stabilité de l'Etat totipotent.

En serions nous déjà là ? L'identité au sens de la singularité de chacun(e) serait sur le point de disparaître. Gommée, éradiquée proprement. Chacun(e) devrait ressembler à l'autre, être sa copie, dérivée du même modèle génétique, physique ou mental. Ce qui attesterait alors de nous, de notre identité anthropométrique ne serait plus une photo ou un numéro sur une carte, mais un corpus de données, un data-corps, entreposé à jamais (si tant est que les machines et leurs mémoires soient immortelles) dans les mémoires du réseau, et identifiable par chacun de ses fragments. Un ensemble de datas prélevées sur chacun(e), éventuellement avant même la naissance, et stockées pour consultation ultérieure. Fragments de je et de nous, recompilés en temps réel à chaque contrôle. A cette cartographie charnelle intime viendraient s'ajouter au fil de la vie d'autres données complémentaires : où nous habitons, ce que nous mangons, ce que nous lisons, nos déplacements, lieux de vacances préférés, activités professionnelles et de loisirs, nos opinions politiques et religieuses, nos orientations sexuelles, et biensûr toutes entorses aux lois et règlements, toute déviation, toute différence et singularité ayant résisté à l'élagage. Cette incarnation informationnelle permettant de tirer notre portrait en toute occasion, de dessiner notre profil et de nous attribuer une note sur l'échelle de la suspiscion. Ou encore de nous vendre des produits inutiles mais « sur mesure ». Tout cela pour le plus grand bonheur d'une population de plus en plus inapte à se défendre et qui demande donc qu'« on » la protège. Ce qu'avait entrevu Huxley, une réalité imminente ? Subrepticement, sans que « les gens » s'en aperçoivent vraiment, et malgré les alertes lancées par les défenseurs des libertés ? Nous avons la science sécuritaire, nous avons le rêve et l'oubli distillés via l'hallucination consensuelle des médias et du réseau, et maintenant nous rêvons de prédétermination génétique. Méthode chère à Aldous, la « décantation des embryons » semble aujourd'hui à portée d'éprouvette. Les clones et autres tripatouillages hi-tech font régulièrement la une des médias qui agitent le pire sans trop s'engager. La modulation par conditionnement physique ou mental n'est pas si loin. Oh ! juste pour éradiquer les méchantes maladies. Et on va aimer ça. Et ça aussi ça va rapporter gros.

En 2002, la réponse à l'insécurité, c'est l'authentification et l'identification, la mise en fiches de la population, pardon des suspects, de tous les pays du monde. On parle de réduire chaque être humain à un numéro unique utilisé aussi bien pour la Sécu, les impots, le téléphone et l'internet. On parle aussi de plus en plus de dématérialiser cette preuve unique, ou plutot de la nano-turiser à l'échelle de l'atome et de l'implanter directement dans la chair. Marque indélébile, tatouée dans la matière qui rappelle les plus sordides épisodes de notre histoire. Il est question de faire de notre identité, à la fois endogène et exogène, modifiable dans une large mesure, une identité uniquement endogène et infalsifiable, intégrée au corps d'un coup d'agrafeuse technologique. Schpoumfff ! La puce est presque dans votre avant-bras ou dans le lobe de votre oreille, design et efficacité garantis. Il n'est plus besoin que de vous scanner comme une vulgaire marchandise pour savoir qui vous êtes, où vous êtes et pourquoi vous y êtes. Dans un périmètre raisonnable il s'entend, mais sorti de ce périmètre, vous entrez de toute façon dans le suivant, et le suivant et le suivant.

Contrairement aux propos de notre expert, je pense que la sécurité n'est pas dans l'identification systématique, qu'une société qui surveille tous ses citoyen(ne)s parce qu'elle ne veut pas leur faire confiance est viciée et que ce pire des mondes imminent est non seulement terrifiant mais inhumain. Les machines y seront les indéfectibles alliées d'une police omniprésente et d'un état totipotent, et les êtres réduits à l'état de fragments et de nombres. Entités parfaitement connues et transparentes, supposées ne rien cacher. Car comment parvenir à cacher quelque pensée que ce soit à ceux qui connaitront le tréfond de nos innés et de nos acquis, de nos gènes et de nos datas ? Comment être encore « une cheville ronde dans un trou carré » ? [6] L'une des réponses à la question est l'anonymat et la cryptographie. Faire en sorte de ne pas être identifié, ou tout du moins de ne pouvoir concaténer les bribes d'informations récoltées en un seul corpus de datas transparent. Il est indispensable aujourd'hui que quiconque se sent un brin « cheville ronde dans un trou carré », et quiconque fédère ou collabore avec d'autres chevilles, de crypter ses mails, le contenu de son disque dur, de vérifier le plus possible quelles sont les données dont disposent les prestataires de services auxquels il/elle a recours (fournisseur internet, banque, commerçants, assureurs, carte de fidélité, médecin, administrations et collectivité locales etc), et ce qu'ils en font.

Cela est nécessaire, mais sera-ce suffisant ? Je ne sais. Et je rêve de ce philosophe grec péripatéticien qui parcourait les villages en criant « j'ai des réponses, avez-vous des questions ? ».

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[1] Mémoire universitaire de Christiphe Naudin. http://mccccm.free.fr.

[2] Site du DRMCC http://mccccm.free.fr.

[3] ibid in Les managers de l'insécurité : « Xavier Raufer - Christian de Bongain de son vrai nom - est chargé de cours à l'Institut de criminologie de Paris [...] et responsable d'une collection aux Presses universitaires de France « Criminalité Internationale ». [...] Il a cosigné avec Alain Bauer le Que Sais-je Violences et insécurité urbaine (PUF) ».

[4] « Les managers de l'Insécurité : production et circulation d'un discours sécuritaire », par Pierre Rimbert dans La Machine à punir, l'Esprit frappeur.

[5] ibid - in Les managers de l'insécurité : « Alain Bauer enseigne à IHESI, Paris V-Sorbonne et Science Po.|...] Il intervient dans les modules sur les « violences urbaines » du CRMCC ».

[6] Expression métaphorique courante en anglais pour désigner des individus qui ne sont pas à leur place.

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